En résumé
- L'officine est le point de santé le plus accessible : le pharmacien est souvent le premier professionnel au contact du patient sportif.
- Compléments alimentaires : la plupart des sportifs n'en ont pas besoin ; le vrai risque n'est pas nutritionnel, il est réglementaire : contamination et dopage involontaire [1][2].
- Créatine, caféine et protéines font partie du petit nombre d'aides dont l'efficacité et la sécurité sont bien documentées : à condition de doser et de choisir la qualité [6][7].
- L'iatrogénie de l'effort (AINS et rein, hyponatrémie, antalgie mal comprise) se prévient au comptoir [8][9].
- Beaucoup de conduites à risque naissent d'une méconnaissance, pas d'une volonté de tricher : informer sans juger, orienter au bon moment.
L'officine, premier point de contact du patient actif
On se représente le suivi du sportif au cabinet du médecin du sport, chez le kinésithérapeute ou au laboratoire d'effort. En pratique, le point de santé le plus fréquenté et le plus accessible du parcours reste l'officine. Le patient actif y entre pour un complément, une bande, un antalgique, un conseil d'hydratation : et pose, au comptoir, des questions qu'il ne posera nulle part ailleurs.
Cette position de première ligne est un atout et une responsabilité. Le pharmacien voit passer le coureur qui prépare son premier marathon, le quinquagénaire qui reprend le vélo, l'adolescent qui multiplie les entraînements, la patiente à qui l'on a prescrit de l'activité physique adaptée. Autant d'occasions de sécuriser un usage, de prévenir un risque et, parfois, d'orienter à temps. La dispensation n'est jamais un simple acte de délivrance : elle inclut, réglementairement, l'analyse de la demande et le conseil.
Ce rôle prend un relief particulier à l'heure où l'activité physique s'inscrit pleinement dans la prévention et le soin. Les recommandations de l'Organisation mondiale de la santé rappellent qu'une majorité d'adultes n'atteignent pas les niveaux d'activité protecteurs, et que bouger, même un peu, vaut mieux que ne rien faire [11]. En France, la promotion et la prescription d'activité physique sont désormais cadrées par la Haute Autorité de Santé [12]. Dans ce paysage, l'officine est un relais de proximité irremplaçable.
Compléments alimentaires : d'abord la question du besoin
La demande de compléments (protéines, magnésium, fer, vitamine D, oméga-3, « boosters », acides aminés) est constante au comptoir. Le premier réflexe est nutritionnel : un apport n'a de sens qu'en cas de besoin réel, idéalement documenté. Chez la plupart des sportifs amateurs, une alimentation variée et suffisante couvre les besoins, et la supplémentation systématique n'apporte pas de bénéfice démontré. Le consensus du Comité international olympique sur les compléments le formule clairement : très peu de produits ont un intérêt établi, et leur usage doit être raisonné, individualisé, et mis en balance avec les risques [1].
Certaines situations justifient toutefois une supplémentation ciblée : carence martiale documentée, statut bas en vitamine D, apports insuffisants lors de régimes restrictifs ou végétariens mal équilibrés. Là encore, le rôle du pharmacien est d'orienter vers un dosage biologique et un avis médical plutôt que vers une supplémentation à l'aveugle. Conseiller, c'est parfois dé-prescrire une demande.
Un petit nombre d'aides ergogéniques font exception, avec un niveau de preuve solide sur l'efficacité et la sécurité. La créatine monohydrate est, selon la Société internationale de nutrition sportive, l'un des compléments les plus étudiés et les plus sûrs pour la performance en efforts brefs et intenses, sans danger rénal démontré chez le sujet sain aux doses usuelles [6]. La caféine et, pour l'apport protéique, les protéines de lactosérum figurent aussi parmi les rares aides à l'appui scientifique robuste [7]. Le conseil porte alors sur la dose, le moment de prise et surtout la qualité du produit.
Le vrai risque des compléments : contamination et dopage involontaire
Au-delà de l'efficacité, le risque le plus sérieux des compléments est réglementaire. Une étude internationale conduite pour le CIO a analysé plusieurs centaines de produits achetés dans le commerce : une part notable contenait des stéroïdes anabolisants non déclarés sur l'étiquette, avec de fortes variations selon les pays et les circuits d'achat [2]. Les revues plus récentes confirment que la contamination (par des prohormones, des stimulants ou d'autres substances interdites) reste une réalité, en particulier pour les produits vendus hors circuit contrôlé et sur internet [3].
Or, en matière de lutte antidopage, la responsabilité du sportif est stricte : la présence d'une substance interdite dans un prélèvement engage sa responsabilité, même en l'absence d'intention et même si elle provient d'un complément contaminé. C'est le mécanisme du dopage involontaire, décrit par l'Agence mondiale antidopage [4]. Un simple « brûleur de graisse » ou un booster pré-entraînement peut suffire à faire basculer un contrôle.
Le conseil officinal consiste alors à : privilégier des produits contrôlés par un programme indépendant, rappeler la règle de la responsabilité, décourager les achats sur des sites non fiables, et orienter le sportif de compétition vers les ressources dédiées (fédération, antenne médicale, dispositifs de vérification des produits). En France, l'agence sanitaire a également alerté à plusieurs reprises sur les risques des compléments destinés aux sportifs, notamment ceux affichant des allégations de performance ou de perte de poids [5]. Le pharmacien est idéalement placé pour transformer une demande à risque en choix éclairé.
L'iatrogénie de l'effort : quand le médicament rencontre la physiologie
L'effort modifie profondément la façon dont le corps gère les médicaments : redistribution du flux sanguin, déshydratation, variations de la fonction rénale et de la température. L'exemple le plus parlant est celui des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS). Pris avant ou pendant un effort prolongé, chez un sujet déshydraté, ils réduisent la perfusion rénale déjà mise à l'épreuve et exposent à une atteinte rénale aiguë.
Les données cliniques sont éclairantes. Un essai contrôlé randomisé conduit chez des coureurs d'ultra-fond n'a montré aucun bénéfice de l'ibuprofène pour prévenir la douleur, avec au contraire une tendance à davantage d'atteintes rénales aiguës par rapport au placebo [8]. Autrement dit : un usage très répandu, souvent « préventif », sans bénéfice démontré et avec un risque réel. Beaucoup de sportifs l'ignorent, et le comptoir est l'un des rares endroits où l'information peut les atteindre au bon moment.
Les AINS interviennent aussi dans un autre risque de l'endurance : l'hyponatrémie d'effort. Les conférences de consensus internationales sur ce trouble (une chute du sodium sanguin liée notamment à une surhydratation) identifient les AINS parmi les facteurs favorisants [9]. Le message de comptoir est simple : ni surconsommation d'anti-inflammatoires, ni « boire le plus possible », mais une hydratation adaptée à la soif et à la durée de l'effort.
Antalgie : soulager sans masquer
La demande d'antalgiques est fréquente chez le sportif, avant comme après l'effort. Le rôle du pharmacien est d'aider à distinguer la douleur qu'on peut accompagner de celle qui alerte. Masquer une douleur pour « tenir » une séance ou une compétition revient souvent à transformer une lésion bénigne en blessure durable : la douleur est un signal, pas seulement un symptôme à éteindre.
Le conseil porte sur le choix de la molécule, la voie d'administration (le recours aux formes locales plutôt que systémiques quand c'est pertinent), la durée, et surtout les situations où l'antalgie ne doit pas retarder un avis médical : douleur qui s'aggrave, gonflement, impossibilité d'appuyer, douleur nocturne. Là encore, la valeur ajoutée du comptoir tient à la répétition du contact : c'est souvent au fil de plusieurs passages qu'un usage problématique se repère.
Automédication et surconsommation : un phénomène documenté
La consommation de médicaments et de compléments chez les sportifs de compétition est plus élevée qu'on ne l'imagine. L'analyse des déclarations médicales lors de grands événements internationaux a montré un usage massif d'AINS et de compléments, parfois sans indication claire [10]. Ce constat, établi au plus haut niveau, se retrouve à plus bas bruit chez l'amateur, où l'automédication est la règle et le conseil rarement sollicité.
Pour le pharmacien, cela dessine un espace d'intervention précieux : repérer les cumuls (un traitement chronique, une automédication, plusieurs compléments), les interactions, les usages détournés. Le comptoir est l'un des seuls points du parcours où l'ensemble de ce que consomme le patient peut être mis à plat : à condition d'ouvrir le dialogue au-delà de la seule demande formulée.
Conduites dopantes par méconnaissance : informer sans juger
Une part des conduites dopantes ou à risque ne relève pas d'une volonté de tricher, mais d'une méconnaissance : un produit « pour récupérer », une substance conseillée à la salle, un usage détourné d'un médicament courant, un complément acheté à l'étranger. Le pharmacien, parce qu'il n'est ni prescripteur ni contrôleur, occupe une place unique pour désamorcer sans culpabiliser.
La posture juste combine écoute et information factuelle : expliquer le risque réel : sanitaire et réglementaire :, proposer une alternative sûre, rappeler que la performance durable ne se construit pas contre le corps. C'est un travail de conseil, pas de sanction. Renvoyer un patient à la liste des interdictions ou aux ressources antidopage officielles, sans le stigmatiser, fait partie de ce conseil [4].
↳ Séminaire I-Learn · Lausanne Le pharmacien et le patient sportif : conseil officinal, iatrogénie de l'effort, orientation →Le réflexe d'orientation fait partie du conseil
Conseiller, c'est aussi savoir quand le conseil officinal atteint sa limite. Une douleur qui s'installe, un essoufflement anormal à l'effort, des palpitations, un malaise, une fatigue persistante, un amaigrissement inexpliqué : autant de signaux où la bonne réponse est d'orienter : vers le médecin traitant, le médecin du sport, le cardiologue, ou un enseignant en activité physique adaptée pour une reprise encadrée.
Faire du comptoir un point de départ, et non un point d'arrêt, suppose de connaître la carte des interlocuteurs et de savoir engager l'orientation sans inquiéter inutilement. C'est particulièrement vrai pour la reprise du sport après une interruption ou chez le patient porteur d'une maladie chronique : les recommandations de l'OMS et de la HAS encouragent une activité physique régulière et adaptée, mais son initiation gagne à être cadrée [11][12]. Le pharmacien peut être celui qui déclenche ce parcours.
Une posture de relais vers l'activité physique adaptée
Au-delà de la vigilance, l'officine a un rôle positif à jouer : encourager le mouvement. Face à un patient sédentaire, à un senior, à une personne en surpoids ou en post-rééducation, quelques mots au comptoir peuvent amorcer une remise en mouvement. Les bénéfices de l'activité physique régulière sur la mortalité, les maladies cardio-vasculaires, le diabète, certains cancers et la santé mentale sont parmi les mieux établis de la médecine préventive [11].
Le pharmacien n'est pas un éducateur sportif, et ce n'est pas son rôle de bâtir un programme d'entraînement. Mais il est un relais : informer sur l'existence de l'activité physique adaptée, savoir vers qui orienter, soutenir la motivation dans la durée au fil des passages en officine. C'est cette continuité (de l'officine au reste du parcours de soin) qui protège et accompagne le patient sportif sur le long terme.
Se former au conseil du patient sportif
Relier ces réflexes (analyse du besoin en compléments, prévention du dopage involontaire, vigilance iatrogénique, antalgie raisonnée, réflexe d'orientation et relais vers l'activité physique adaptée) suppose un temps de formation dédié, au contact d'intervenants experts et de mises en situation concrètes. C'est l'objet du séminaire résidentiel I-Learn « Le pharmacien et le patient sportif », à Lausanne, au Beau-Rivage Palace, pensé pour une prise en charge DPC et FIF-PL.
Sources & références scientifiques
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- Geyer H., Parr M.K., Mareck U., et al. : Analysis of non-hormonal nutritional supplements for anabolic-androgenic steroids: results of an international study. International Journal of Sports Medicine, 2004;25(2):124-129. PubMed : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/14986195 · DOI : 10.1055/s-2004-819955
- Outram S., Stewart B. : Doping through supplement use: a review of the available empirical data. International Journal of Sport Nutrition and Exercise Metabolism, 2015;25(1):54-59. PubMed : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/24901444 · DOI : 10.1123/ijsnem.2013-0174
- Agence mondiale antidopage (AMA / WADA) : Code mondial antidopage & Liste des interdictions (mises à jour annuelles). Ressource officielle : wada-ama.org
- Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) : Avis relatif aux risques liés à la consommation de compléments alimentaires destinés aux sportifs, 2016 (saisine 2014-SA-0008). Accès libre ANSES : anses.fr
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- Kerksick C.M., Wilborn C.D., Roberts M.D., et al. : ISSN exercise & sports nutrition review update: research & recommendations. Journal of the International Society of Sports Nutrition, 2018;15:38. Accès libre : jissn.biomedcentral.com · DOI : 10.1186/s12970-018-0242-y
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- Haute Autorité de Santé : Guide de promotion, consultation et prescription médicale d'activité physique et sportive pour la santé, 2018-2022. Accès libre HAS : has-sante.fr